02 décembre 2005

Depuis Gao, au bord du Niger...

Le jour suivant, on n’était pas vraiment plus loin…Juste dans une vague, auberge plus ou moins de jeunesse mais surtout vide et passablement délabrée ; il est loin le temps ou des centaines de passeurs de quatre et cinq cent quatre Pigeot ont dû vivre leur première nuit algérienne ici. Il y a treize ans, j’avais rencontré à soixante bornes d’El-oued deux frangins professeurs de langue au lycée de Taïbet…À l’occasion d’un ensablement un peu chaotique et provocateur d’attroupement, avec mon passager chauve, moustachu et magicien, on s’était échoués chez eux, je me souviens d’ailleurs qu’on avait un peu changé du pognon au marché noir et que je m’étais fait piquer une centaine de bornes plus loin par une brigade de douane volante un peu trop zélée. Bon, j’en suis pas mort , mais quand même sur le moment, je m’en étais senti pas loin de la défaillance fatale… et mon pote, il en aurait bouffé son jeu de cartes magiques.

 Je m’en suis remis aussi, au point de repasser par là au tout début de l’an deux mille. Mohammed était toujours prof mais son petit frère Ahmed, qui semblait pourtant être le plus porté des deux sur les bécanes et les filles, était devenu une sorte de philosophe du désert. À force d’aller regarder le soleil se coucher sur la dune, il lui était tombé sur la tronche une sorte de révélation nihiliste à la sauce saharienne…Il vouait désormais une haine profonde à la génération suivante à laquelle pourtant il avait été sensé des années durant, apporter les rudiments du savoir dont on pourrait continuer à croire qu’ils sont la base d’un monde juste un tout petit peu moins mal branlé.

Ahmed n’a pas changé…Avec juste quelques kilos de plus et le crâne rasé, enveloppé dans sa cape burnous en poil de chameau, toujours sur sa dune, il devient une sorte de moine zen à la sauce Musulmane…Peut-être est-il presque un nouveau prophète. On a beaucoup parlé de la fin des temps qui est très proche même qu’il m’en a trouvé la preuve dans certains versets du Coran.

Mon guide suivait cette conversation sur fond de clips Libanais et Egyptiens à l’érotisme aussi outré que sur les chaînes de rap new-yorkais…Je crois que cette soirée a fait son petit effet sur lui, parce que depuis qu’on a repris la route notre relation s’en est trouvée complètement transformée !

Avec Ahmed, on s’est donné rendez-vous, comme d’hab’, dans cinq ou six ans pour regarder l’apocalypse du haut de sa dune, quant à mon guide , il a l’air carrément d’aimer la moto alors qu’à la sortie de la douane, on était obligé de se donner rendez-vous à chaque contrôle puisqu’il suivait en taxi… 

Touggourt, Ouargla, Gardhaia…On avance vraiment, les flics ne font pas de zèle et, entre le portable du guide et les cybercafés, Ghaliou a enfin donné signe de vie. Il a l’air complètement consterné de me voir parti vers le Mali mais on dirait qu’il a oublié de se tenir au courant des nouvelles réglementations touristiques en vigueur en Algérie !

Me rejoindre sur la piste du Mali complique énormément ses plans, évidemment, c’est milles bornes plus à l’ouest, alors je lui ai dit qu’il n’avait qu’à faire un deal avec un collègue à lui qui opère sur mon secteur et qu’ils s’arrangeraient ensuite.

On verra plus tard si tout ça est réalisable, mais ça ne m’a pas empêché de descendre quatre cents bornes plus bas par une interminable ligne droite à travers un désert tout plat sous un ciel tout gris, avec juste deux troquets informes comme attraction sur tout le trajet …

Mon guide m’a largué dans une piaule de petit hôtel presque familial,donc très bruyant, avant d’aller faire la fête dans sa famille. Il aurait pu m ‘emmener, l’ingrat, mais c’est peut-être mieux comme ça. J’ai une certaine méfiance du sens de la fête chez les mecs qui font la prière sur la bécane !

 

 Vendredi vingt-cinq novembre…

Le lendemain, ça n’a pas loupé ; on a fait étape à El Goléa chez un pote de Mohammed.

Après une tentative de cybercafé infructueuse, je me suis retrouvé à taper ma petite chronique sur l’ordi entre deux mecs qui faisaient la prière et un téléfilm américain à la téloche…

Heureusement, un Mac portable, ça fait super sérieux pour faire le mec qui bosse en voyage, alors on me laisse tapoter dans mon coin…

Après six cent cinquante bornes d’horizon sans fin et une pause à Timimoun, très jolie oasis rouge au milieu de rien, c’est l’arrivée à Adrar, dernière vraie ville avant la piste.

 C’est ici que normalement s’arrête la prestation de mon guide officiel imposé. Il faut bien reconnaître qu’à part simplifier les formalités aux barrages policiers, ce brave garçon très pieux a surtout servi à légèrement augmenter la consommation de la moto et l’usure de mes pneus. D’ailleurs, à force de tracer sur ces interminables routes du désert, quand je vais arriver au sable, mes magnifiques pneus tout terrain seront aussi lisses que des caoutchoucs pour circuit et quand ce sera le tour des chemins caillouteux du Mali, je suppose que j’en serai arrivé à la corde. Il est super efficace, donc, ce guide. Quand il y a un carrefour avec un panneau qui indique la direction , il me la donne, sinon, non…Je lui dis que, c’est très gentil mais que je sais lire …Bon, c’est vrai qu’il pourrait palier une certaine distraction mais quand il y a un carrefour tous les trois cents kilomètres, c’est difficile de le louper.

Ou alors c’est qu’on s’est endormi…

Mais à moto quand on s’endors, très vite on est mort.

 Des fois, j’essaye de lui demander des trucs qu’on demande à un guide ; par exemple, ce vieux truc en ruine, là, juste devant, je lui demande de quand ça date. Alors là, il me dit que ouuuh, c’est très très vieux comme truc ! Ce qu’il sait vraiment, c’est l’heure de la prière, ça il ne la loupe jamais même si je lui dis que même moi je sais que, dans le Coran, il est écrit que les voyageurs ont le droit de parfois sauter une prière sans risque majeur pour le ticket vers le paradis.

Il me demande parfois pourquoi je lis DES livres alors qu’il n’y en a qu’UN …D’ailleurs ce matin, sur la route, quelque part entre rien et rien, on s’est arrêté pour se dégourdir les articulations un peu tétanisées par le froid et on s’est rendu compte qu’on avait perdu son sac à dos dans lequel il y avait une serviette, un pantalon de rab et surtout LE Livre !

Je l’ai vu blêmir Mohammed ; Et moi , en mon for intérieur, je jubilais un peu en me disant que quand on ne lit qu’un seul bouquin, tout le temps le même, voilà c’qu’y arrive... et puis merde, à force, il devrait le connaître par cœur, non ? Mais on ne porte pas pour rien même prénom que le prophète …à peine le coup de stress amorcé, voilà une bagnole qui s’arrête et nous dit qu’on a perdu un truc juste quelques centaines de mètres plus haut : le Livre était déjà de retour, l’espace d’un instant j’avais cru notre fin venue.

Demain, on m’a déjà prévenu au contrôle que je ne pourrais pas continuer sans un autre guide.

La dernière mission que je demanderai donc à Mohammed c’est de me trouver son remplaçant pour les deux jours de piste qui doivent me mener à la frontière malienne.

J’espère que sur ce coup-là, il va assurer comme une bête !

 

Le jour d’après, toujours à Adrar…

Finalement, à la fin du jour, je me retrouve bien avec les papiers en règle et un guide pour la suite …Évidemment, plus on est coincé vers le sud, plus les tarifs de guide augmentent, mais bon, c’est la règle du jeu, y’a pas moyen de faire autrement et puis mon guide, c’est un vrai comme dans les films, tout habillé en touareg dans son Toyota Land cruiser. Il ne parle pas beaucoup le français, au moins je n’aurai pas à écouter son prosélytisme à deux balles. Il va m’ouvrir la route du Tanezrouft jusqu’à la frontière du Mali…huit cents bornes de piste mais avec les bagages dans la bagnole, ça devrait faciliter les désensablements.

Y’a déjà mon bon vieux Nikon qui est en panne. C’est vrai que ça m’énerve un peu, mais bon, mon vieux cheval de fer, lui, il a l’air de jouer le jeu, et c’est sans doute ce qui est le plus important. Je vais aller marcher un peu jusqu’au seul cybercafé de la ville où jusqu’ici, je n’ai toujours pas réussi à me connecter…Peut-être que le soir, ça marche un peu mieux.

 

Vingt-sept ou vingt-huit…Je ne sais plus très bien…

Ce matin, lever à six heures, j’ai rendez-vous à sept pour la passation de pouvoir entre mes deux guides. Deux nuits dans le tout nouvel hôtel de l’Université Africaine, il est temps de partir. Cet hôtel est tellement tout neuf que je crois qu’il a été ouvert trois jours avant que j’y débarque, et pourtant, malgré son beau carrelage tout brillant, je ne lui donne pas six mois avant de devenir un cloaque immonde. Quelle idée aussi de n’avoir que partiellement terminé la plomberie…À moins que ça soit la norme d’ici de ne pas raccorder les chasses d ‘eau…Un petit seau et un robinet comme dans les villages et déjà une vieille odeur de pisse qui traîne dans tous les couloirs…

Mohammed a tenu, très professionnel, à être là à sept heures pour vérifier si Labhous prenait bien le relais. On se fait nos adieux et on prend la route…c’est l’aube.

Le début du jour est toujours très froid dans le désert, une sorte de froid de la mort qui tue…Et l’après-midi, il fait une chaleur de la mort qui tue une fois de plus , mais dans l’autre sens …c’est l’autre mort, celle du feu.Si tu préfère la glace , t’as qu’à te lever tôt !

 Entre les deux, il y a toujours une période intermédiaire où on est toujours transi de froid mais déjà un peu en sueur sous les épaisseurs…L’air est vif, piquant et sableux, il te décape le peu de peau de bébé qu’il te reste pour te transformer vite fait en vieux buriné du désert…

On est arrivé à Reggane, dernière bourgade avant la piste pour se taper une fois de plus les interminables contrôles de gendarmerie et police que faut pas que je boude, c’est rien que pour ma sécurité ; des fois, c’est fou ce qu’on peut préférer le danger à la sécurité.

Tous ces keufs zélés et un peu débiles finissent par être très gonflants. Puis dans le sud, ils ont dû muter les plus nazes de tous. Quand y’en a un qui essayait de déchiffrer à l ‘envers un vieux visa de Tanzanie en croyant que c’était celui d’Algérie, je ne savais pas s’il fallait en rire ou en pleurer…j’ai opté pour l’impassibilité, aidé par ma nuit trop courte, puis j’ai continué à orthographier le prénom de ma mère, la préfecture de l’Hérault ou d’autres renseignements capitaux pour ma sécurité dans la désert . Je savais que c’était l’ultime épreuve avant que la piste me soit ouverte. Et puis, il faut bien reconnaître que même si ce n’est pas les plus doués, devoir retranscrire en arabe ,un passeport en français, c’est vrai que ça ne doit pas être tout simple…Il suffirait finalement de juste boire un coup, dire comment ça va et puis bonne route les amis et à la prochaine !

Cinq cents bornes de plateau sableux totalement, absolument, infiniment tout plat,c’est hypnotique comme une transat en solitaire…Enfin, j’ai pas fait beaucoup de transats, à part la version fauteuil de piscine, mais on peut toujours imaginer. Les yeux rivés sur l’horizon, tu guettes les bornes blanches qui brillent au soleil tous les deux ou trois kilomètres en surveillant du coin de l’œil les évolutions du sol, tout en vaguelettes immobiles.

À un moment donné, le panneau aire de repos à trois kilomètres m’a sacrément intrigué. Dans un endroit aussi reposant, dès qu’on s’arrête, de quoi peut-on avoir besoin de se reposer ?

De loin, le bâtiment ressemblait un peu à un hôtel resto…Dans un endroit pareil, ça avait de quoi surprendre…Il paraît d’ailleurs que c’en était un d’ancien resto, mais là, c’était devenu un contrôle militaire pour ma sécurité ! 

Après les vérifications d’usages, ils ont commencé à me dire qu’ils allaient m’escorter jusqu’à la fin de la piste pour ma sécurité .Alors je leur ai dit que pour cette raison-là, justement, il fallait qu’il me laisse tout seul avec le guide imposé , déjà rien que pour ma sécurité, cette mesure-là me suffisait amplement , et que me faire rouler de nuit avec des militaires c’était sans doute la meilleure chose à faire pour m’envoyer à coup sûr me vautrer dans la première ornière venue et que là pour ma sécurité, ils feraient moins les malins…J’ai dû y mettre la conviction qu’il fallait, ils nous ont laissés repartir et une heure plus tard on dressait le campement à côté d’un troupeau de chameaux au milieu de rien. Labhous m’a expliqué comme il pouvait comment se diriger avec les étoiles et comment les touristes de juillet finissaient toujours morts de soif coincés dans des tempêtes de sables par soixante degrés…

Maintenant, il fait nuit noire… les voisins discutent un peu fort ce qui dans un endroit pareil est un peu déconcertant, mais bon, je ne crois pas que ça soit vraiment des super couche-tard !

 

Le jour suivant, c’est vraiment le vingt-huit, j’ai vérifié …

Bordj Moktar ; on pourrait croire que c’est le nom d’un joueur de foot Kosovar, mais non, c’est juste la dernière bourgade du Sahara algérien avant la frontière du Mali.

C’est ici que je me débarrasse de toute escorte avant de continuer sans plus personne pour ma sécurité. Cet après-midi, on s’est arrêté à Bidon Cinq. Ce nom insolite m’intriguait depuis une trentaine d’années, depuis le jour où j’ai posé les yeux sur une carte du Sahara. J’avais même baptisé mon cinquième album comme ça, mais je ne savais pas que je finirais par y passer un jour. Je croyais y trouver au moins les ruines d’un fort de la légion étrangère, un machin qui fait rêver un peu, qui évoque la virile littérature qui plaisait tant à ma mère ; et bien non.

Une espèce de derrick rouillé, quelques maisons en terre et bien sûr un campement militaire.

Papiers, nom du père, de la mère, on recopie , on fait vérifier deux fois par le chef puis on me dit qu’il faut que je sois heureux de tout ce zèle, que c’est pour ma sécurité, que je suis fou d’aller au Mali, que là-bas, y’a que des contrebandiers qui vont me piquer tout mon pognon.

Là je lui ai répondu très poliment qu’avec tout le pognon que j’avais dû débourser pour payer tous ces guides inutiles, ils ne feraient pas une affaire terrible les bandits maliens avec moi !

Il a pas trop aimé, le chef, alors il a un peu fouillé la bagnole mais pas trop, vu qu’y faisait trop chaud et que bon, voilà quoi, on circule et puis c’est tout.

 

Avouons qu’il n’est pas totalement inutile, Labhous…Déjà, il m’a fait boire du lait de chameau tout frais,c’est très bon mais faut p’tèt’ pas en boire un litre cul sec pour faire plaisir. Il me transporte aussi tout le chargement de la moto, ce qui me permet quand même de pouvoir pour la première fois me faire une traversée de désert dans les conditions idéales.

C’était plus dur, aujourd’hui…des longs passages de sable tout mou puis des ornières plus profondes…Mais ça reste de la pure glisse sur deux roues, du surf des sables pendant des heures…Je ne me suis ensablé qu’une fois, mais bon, il faut bien s’arrêter pisser le lait !

Arrivé au Bordj, comme on dit ici, Labhous m’a trouvé un plan pour changer mes derniers Dinars en Francs CFA puis quand j’ai eu fini toutes les formalités de sortie d’Algérie la nuit commençait à tomber alors Labhous est reparti dans l’autre sens et comme y’a pas la moindre auberge pourrie ici, la soldatesque m’a proposé de camper sous un lampadaire derrière la station-service…Je crois que n’ai pas connu d’endroit aussi naze pour faire étape depuis bien longtemps…Il y fait clair comme en plein jour, ce qui est très bon, m’a t’on dit, pour ma sécurité . J’ai un peu traîné dans les rues poussiéreuses, mangé un morceau dans un troquet en regardant des clips saoudiens très mignons avec que des mecs qui se dandinent ensemble en arborant fièrement leur sabre de guerriers puis bu un thé dans un autre où tout le monde avaient les yeux fixés sur la téloches où des araignées géantes attaquaient de pauvres petits ados ricains qui s’enfuyaient à moto…Tiens,demain je vais faire pareil.Y’a pas d’araignées géantes au Bordj mais c’est tout aussi mortel .

 

Aghilog ; Nord Mali, trente novembre …

Le jour du dernier matin algérien, après ma nuit derrière la station-service, j’avais un moral plutôt moyen…Bordj Moktar n’est pas l’endroit où il faut aller pour soigner une déprime .

L’avantage de camper dans une station-service c’est que le matin, on a toutes les chances d’être le premier servi …Sauf que ce qu’on ne m’avait pas dit c’est qu’ici, avant d’attendre son tour à la pompe, il faut aller chercher une autorisation de délivrance de carburant auprès d’une administration officielle. Le brave garçon qui m’a filé ce tuyau cherchait aussi une place de guide pour la suite de mon voyage. Les guides c’est comme un engrenage. Pendant qu’il m’emmenait chercher mon papier officiel, et qu’un pote à lui gardait la bécane pour que je perde ni ma place, ni mes bagages, on a commencé à discuter le prix. Le désert entre l’Algérie et le Mali, c’est toujours le Tanezrouft, une plaine immense mais sans plus la moindre balise. Engourdi par une nuit très moyenne à la pompe, je me suis laissé aller à ses arguments sarkoziste sur l’insécurité de ce no man’s land non balisé . C’est comme ça que je me suis retrouvé une fois de plus derrière la poussière d’un quatquatre pour cent cinquante bornes plus au sud. Bon, il avait raison,mon guide bleu, la première moitié du trajet n’est pas des plus clairement indiquée; mais bon, aussi, il n’arrête pas de faire des circonvolutions sur la piste comme s’il voulait me faire croire dur comme fer à son indispensabilité !

Après, on arrive à Tessalit…Formalités habituelles mais très à la cool. On parle bécane,picole et gonzesse, je me débrouille pas trop mal en conversation de garçons et ça peut être bien utile pour éviter que l’on ne s’attarde trop à déchiffrer les paperasses.

Mon guide bleu…Les Touaregs sont toujours en djellaba bleue…mon guide, donc, m’a proposé de m’héberger pour la nuit dans sa maison de terre rouge au milieu de Tessalit.

J’ai filé quelques médocs aux parents, quelques stylos aux enfants mais pas moyen de me dépêtrer du frangin qui aurait voulu que je le prenne comme guide pour la suite du trajet.

Il y allait à fond dans l’argument sécuritaire. Le sarkozisme de base est un procédé trivial qui fonctionne toujours avec nos peurs latentes. De la direction de TF1 ,aux hautes sphères de l’état jusqu’au bord des pistes sahariennes, on brandit la peur persuadé de décrocher le gros lot. Je me serais presque laissé avoir, mais il prenait vraiment trop cher pour juste monter sur la moto et puis, avec ses quarante kilos, je le voyais mal mettre des pillards en déroute.

Mais je lui ai quand même dit que le lendemain matin, je retournerais voir mes virils amis douaniers qui m’avaient dit qu’il y avait toujours des camions au petit matin et que je n’avais qu’à les suivre. Il y en avait bien trois à l’aube…Mais à moitié en panne comme d’habitude.

J’ai attendu un peu, puis y’a l’autre qui est arrivé pour continuer à essayer de se placer.

Mais là, je n’étais pas en ruine comme la veille, je lui ai dit que c’était pas grave tous ces gangsters sur la piste, que de toute façon ne y’en avait pas tout le temps. Il m’a expliqué, que bien sur comme il n’ y avait plus de touristes, il n’y avait plus vraiment de bandits non plus mais qu’il fallait que je comprenne qu’en me voyant passer sur ma bécane en or, ils allaient tous reprendre du service les babines écumantes…finalement , c’est aussi la vieille loi de l’offre et de la demande qui gère le gangstérisme touareg. Y’a plus de touristes, le marché s’effondre mais en voilà un qui débarque à l’improviste et tout le monde se jette dessus, s’entretue pour cette denrée rarissime dont le cours explose: moi.

Ils avaient déjà dû commencer à s’entretuer la veille parce que je n’ai vu personne sur la piste.

Une centaine de bornes au milieu de collines noires caillouteuses, avec une piste sans balises mais très bien tracée. Des zones de sable puis d’autres de tôle ondulée. La tôle ondulée, c’est ces espèces de tronçons avec un sol très dur strié d’ondulations d’une amplitude de cinq à dix centimètres sur lesquels il faut rouler à quatre-vingt minimum avec des pneus bien gonflés pour ne plus avoir l’impression de se faire désosser. Les zones de sable ne sont praticables qu’avec une pression minimum dans les pneus si on ne veut pas se vautrer tous les deux kilomètres. Quand on a affaire à une alternance entre les deux textures, on évalue le pourcentage des unes et des autres et on choisi. J’étais parti sur du bien gonflé, parce que le sol était quand même méchamment caillouteux et qu’il est plus facile de dégonfler que de regonfler . A moto, quand il commence à pleuvoir, on espère toujours que ça ne va pas durer tant il est chiant d’enfiler son ciré au bord de la route…on finit toujours, évidemment, par le faire quand on est déjà trempé jusqu’à la moelle des os. Avec le sable, c’est pareil, on se décide à dégonfler après s’être explosé le bas du dos à force de relever la bécane chargée.

Ensuite, évidemment, plus de problème. Sauf que comme on a commencé sa journée en cherchant le dur sur la piste pour ne pas se vautrer dans une congère sableuse, il est parfois difficile d’un seul coup, de chercher uniquement à surfer sur des langues de sable pour ne pas exploser ses pneumatiques. Mais là, tout s’est bien passé, je suis arrivé à Aghilog où un pote m’avait filé l’adresse du maire…Y’a pas de meilleure place pour débarquer dans un patelin ; dès le barrage de flic, ça fait son effet ! Me voilà donc chez Abinadj, dans une piaule austère mais délicieusement fraîche, à tapoter sur mon ordinateur. Ici, y’a plein de gens de mon coin de Midi qui s’occupent d’associations d’aide au nord Mali. J’en avais entendu parler depuis longtemps, je vais donc pouvoir jeter un coup d’œil sur la réalité du travail sur place.

 

Je suis donc allé voir le futur collège. Bon, il est bien là le collège mais ce qui est futur c’est son fonctionnement. La construction a bien eu lieu mais comme ce pays manquent cruellement de profs et les quelques uns qui sortent de la fac de Bamako n’ont pas énormément envie d’aller vivre dans l’austérité du pays touareg pour un salaire pas vraiment terrible et je dois dire que je les comprends un peu…Alors on fait comment ? Peut être qu’il faudrait que les profs qui décident d’aller alphabétiser ces contrées lointaines devraient être payés au moins comme des magistrats…Parce que finalement, leur mission n’est elle pas bien plus noble que celle de ceux qui enverront en prison de pauvres petits gars qui, abandonnés de tous, n’avaient pu trouver comme job que braqueur de touriste ?

 

Le lendemain, j’ai pris un petit dej avec mon pote le maire et une jeune baba frenchie qui zone dans le coin avec une assos’ qui va amener des bouquins dans le futur centre culturel en face du futur collège .

Moi, je suis reparti pour plus loin, parce que je suis un peu comme les jeunes profs de Bamako, je n’ai pas énormément envie de faire ma vie ici …

On m’avait beaucoup parlé de la plaine de Bakuba…Tout comme la dune de Laouni, sur la piste de Tamanrasset, la plaine de Bakuba est un endroit où durant toutes les sixties et seventies et même un peu après, les vieilles Peugeot décidaient de venir mourir dignement.

J’appréhendais vachement ce passage où en plein cagnard venteux, au milieu des carcasses décapées par les vents, il faut rester accroché à son guidon et surtout ne pas se vautrer…

Arrivé de l’autre côté, j’étais pas peu fier. Après mes gamelles successives de la veille, je craignais que cette plaine soit pour mon dos ce qu’elle fut pour tant de pauvres bagnoles.j’ai roulé toute la journée dans des paysages semi désertiques puis arrivés à un contrôle, je suis allé demander une pompe parce que j’avais déjà bousillé la vachement bien que j’avais acheté chez Décathlon avant de partir. Après m’avoir invité à partager leur casse-croûte,un truc immonde aux boyaux pas cuits que j’avalais d’un coup pour ne vexer personne en gerbant sur le tapis, ils m’ont dit que maintenant la Grand’Route elle allait être mieux que du goudron, que c’était bien de regonfler. Evidemment dix minutes après je me vautrais lamentablement dans le sable mou.

J’ai redégonflé, jolie routine , avant de me refaire une centaine de kilomètres de poudreuse avec un feeling bloqué au maxi…puis m’échouer au pied d’un acacia à la tombée de la nuit.

 

Vendredi, deux décembre…

Après une nuit, où je croyais pouvoir contempler les étoiles, mais où j’ai fini roulé dans mon duvet à cause d’un putain de vents poussiéreux , j’ai continué la piste jusqu’à Gao.

Ici, c’est un peu officiellement la fin du désert…Le bord du fleuve Niger avec ses anciennes capitales commerciales entre les deux Afriques: Tombouctou, Mopti et Gao.

 La première est abandonnée de tous, la deuxième est devenue un centre touristique et la troisième une petite ville africaine tout à fait normale. Je suis installé à l’Hôtel Atlantic, grand machin début vingtième magnifiquement délabré, et je vais aller chercher un cybercafé pour signaler à toute la planète que je suis toujours vivant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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